Il arrive encore que l’on tape « Berrie rue des Martyrs » dans un moteur de recherche. Plusieurs saisons après la fermeture, l’adresse reste dans la mémoire du 9e arrondissement. Entre 2015 et 2023, Berrie a tenu deux boutiques à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, au 39 rue Saint-Lazare et au 21 rue des Martyrs, avec un principe simple : une épicerie de sélection doublée d’une cantine. Revenir sur cette histoire n’est pas un exercice de nostalgie, c’est expliquer d’où vient la ligne de ce magazine, déjà esquissée dans notre article sur la sélection sans additifs du Garde-Manger.
Deux adresses dans le 9e
Le 9e arrondissement tient sur un peu plus de deux kilomètres carrés et compte moins de 60 000 habitants, mais il concentre une densité commerçante rare à Paris. Le 39 rue Saint-Lazare se situe dans sa partie basse, à quelques minutes de l’église de la Trinité et de la gare Saint-Lazare, l’une des gares les plus fréquentées d’Europe. Le 21 rue des Martyrs, lui, se trouve sur l’axe qui monte de Notre-Dame-de-Lorette vers Pigalle, une rue commerçante d’environ sept cents mètres réputée depuis longtemps pour ses boutiques alimentaires.
Ces deux implantations disaient déjà quelque chose du projet. La rue Saint-Lazare capte un flux de passage : employés de bureau, voyageurs, riverains pressés. La rue des Martyrs relève d’une autre logique, celle des courses du samedi matin, du fromager que l’on connaît et du boulanger chez qui l’on a ses habitudes. Tenir les deux, c’était s’adresser au même Parisien à deux moments différents de sa semaine, dans un quartier dont nous avons dressé le guide des épiceries fines.
Le Garde-Manger, une épicerie de sélection
Le nom n’était pas décoratif. Un garde-manger, c’est l’endroit où l’on range ce que l’on a choisi, pas ce que l’on a subi. La sélection reposait sur trois critères tenus fermement : un producteur identifiable, une liste d’ingrédients courte et l’absence d’additifs de confort. Bio ou non, la question venait après : un miel de montagne non certifié acheté à un apiculteur connu passait devant un produit certifié mais anonyme. Cette hiérarchie, banale aujourd’hui dans les épiceries engagées, l’était nettement moins en 2015.
Concrètement, cela donnait des rayons courts. Deux ou trois huiles d’olive plutôt que quinze, une poignée de conserves de poisson, des pâtes issues d’un seul atelier, des fromages achetés à des affineurs travaillant au lait cru et sous AOP. L’objectif n’était pas d’offrir le choix maximal mais d’assumer le tri à la place du client, ce que l’on appellerait aujourd’hui un rôle de tiers de confiance. La formule maison résumait la chose : entre les producteurs et vous, ça passe par nous.
La Cantine, le déjeuner comme prolongement du comptoir
La seconde moitié du concept répondait à une contrainte de quartier : dans le 9e, l’offre du midi oscille souvent entre la brasserie à vingt-cinq euros et la chaîne de sandwichs industriels. Berrie proposait une troisième voie, une cantine dont la carte s’écrivait au jour le jour selon les arrivages de l’épicerie. Les produits de la veille n’étaient pas des invendus mais la base du plat du lendemain, une logique de cuisine domestique appliquée à un commerce, détaillée dans notre guide du déjeuner sain dans le 9e.
Ce fonctionnement en boucle courte avait une vertu économique rarement soulignée. Une épicerie fine perd de la marge sur le frais qu’elle ne vend pas ; une cantine adossée à cette épicerie transforme ce risque en offre. Le client du midi devenait souvent client du soir, repartant avec le fromage qu’il avait goûté à table. Sur huit années d’exploitation, cette circulation entre les deux comptoirs a été le vrai moteur du lieu, bien davantage que la devanture ou la décoration.
Une cave de vignerons qui a fait sa réputation
Le rayon qui a le plus marqué les esprits reste la cave. Berrie ne référençait ni marques de négoce ni cuvées de grande distribution, mais des domaines familiaux vinifiant leurs propres raisins. Le Domaine Daniel Chotard, à Crézancy-en-Sancerre, et le Domaine du Coriançon de la famille Vallot, à Vinsobres dans le Rhône méridional, ont l’un et l’autre mentionné l’adresse parmi leurs points de vente parisiens. Pour un vigneron indépendant, citer un caviste n’est jamais anodin : c’est un gage de confiance sur la conservation et sur le conseil.
Cette caution de vignerons vaut mieux qu’un classement. Elle signifie que quelqu’un savait, derrière le comptoir, expliquer pourquoi un sancerre sur silex ne ressemble pas à un sancerre sur caillottes, ou pourquoi Vinsobres est devenu cru des Côtes du Rhône en 2006. C’est exactement le rôle que décrivait notre article consacré aux vins de vignerons indépendants, et c’est ce fil-là que ce magazine continue de tirer, faute de comptoir.
En résumé
Berrie n’était pas une enseigne mais une adresse de quartier, tenue de 2015 à 2023 au 39 rue Saint-Lazare et au 21 rue des Martyrs. Son originalité tenait à l’articulation entre un garde-manger trié à la main et une cantine qui en prolongeait la logique jusqu’à l’assiette, avec une cave de vignerons indépendants pour signature. Les domaines qui la citaient comme point de vente en disent plus long qu’un palmarès. C’est cette exigence de sélection, et non l’adresse elle-même, que ce site continue de faire vivre.